“Les footballeurs sont trop payés”

(les informations et chiffres présentés ci-dessous proviennent pour majeure partie du rapport Deloitte “Annual review of football finance 2016”)

Le mercato s’est achevé il y a deux jours et il aura comme l’an passé battu le record de dépenses, plus de 3,3 milliards d’euros pour les 5 plus grands championnats européens. Le symbole de cette inflation des montants des indemnités de transferts  : celle de Paul Pogba à  Manchester United pour 105M€. Ces montants s’accompagnent également de salaires toujours plus élevés. A l’occasion de son départ pour la cité mancunienne, Pogba a ainsi vu son salaire passer de 4,5M€ à 18M€ par an !

Pour certains, ces chiffres hallucinants seraient le signe que le football est devenu fou et qu’il serait peut-être temps de limiter leurs salaires. Au travers de l’exemple du football, nous allons voir à quoi correspond en réalité un salaire et pourquoi il apparait parfaitement incongru de prétendre savoir à partir de quel montant un salaire devient “indécent”.

Comme nous l’avions vu précédemment, le salaire constitue le prix de notre travail. Nous sommes prêts à proposer notre intelligence, notre technique, notre force à un certain prix en fonction du besoin particulier d’une contrepartie et de la rareté de nos compétences. Plus notre talent est rare et demandé plus notre salaire est élevé.

Si nous nous intéressons à nos footballeurs, il faudrait donc que leur talent soit rare et que la demande pour leur talent soit élevé. Cela semble-t-il juste ?

Le football est le sport universel par excellence. Partout dans le monde, les gens s’y intéressent. Les investissements réalisés ces dernières années par les clubs chinois et même certains clubs indiens pour attirer les anciennes stars du ballon rond (et même des stars actuelles tel Jackson Martinez au Guangzhou FC) en témoignent. De façon plus prosaïque, parler foot à la machine à café est également un vecteur d’intégration dans de nombreuses entreprises.

Cependant ces dernières années ont été marquées par l’augmentation du nombre de personnes s’intéressant au football en Chine et Inde. La croissance des niveaux de vie couplé à la montée en puissance d’une véritable classe moyenne qui a adopté pour partie le mode de vie occidental a poussé fortement la consommation de football au niveau mondial.

Cette hausse de la consommation se traduit par des droits télévisions toujours plus élevés. Les clubs de Premier League se partagent ainsi une manne de 2,3 milliards d’euros par an, trois fois plus élevée que celle du championnat espagnol à titre d’exemple.

Cette hausse des droits TV a entraîné une hausse des revenus des clubs de PL, de 2,9 milliards d’euros il y a 2 ans à 4,4 milliards aujourd’hui. En conséquence, grâce à ces nouveaux revenus et afin de maintenir leur niveau d’excellence qui fait leur attrait, les clubs de PL cherchent à faire venir les meilleurs joueurs. Ils sont donc prêts à payer des sommes importantes pour les arracher à leurs anciens clubs et à leur payer des salaires mirobolants pour les convaincre de venir.

En moyenne, un club de Premier League dépense 134M€ pour sa masse salariale contre 64M€ en Espagne et 48M€ en France. Néanmoins, comme la PL affiche des revenus bien plus élevés que ses concurrents européens, le rapport entre sa masse salariale totale et ses revenus est de 61% contre 72% en Italie, 67% en France ou 62% en Espagne.

Les salaires (et les charges sociales afférentes !) constituant le principal coût d’un club de football, ces bons niveaux de marge salariale se traduisent par des niveaux de profitabilité très forts.

foot

Ainsi seuls la France et l’Italie n’arrivent pas à afficher de profits, les championnats espagnols, anglais et allemands, soient les trois meilleurs du monde affiche donc une création nette de valeur, en dépit des salaires très élevés de leurs joueurs.

Revenons donc à nos moutons : les joueurs de foot sont-ils trop payés ? D’un point de vue économique, a priori non : ils sont les principaux actifs et constituent les principaux coûts des clubs, pour autant ces derniers affichent des profits tout a fait confortables. Reste la dimension “morale”, si souvent invoquée par certains.

Qui suis-je pour juger des loisirs des gens ? Certains dépenseront leur argent pour aller au cinéma, d’autres pour faire du bricolage, d’autres pour acheter des livres etc. Enfin certains paieront un abonnement à Bein Sport et iront au match. Le fait de voir de belles actions ou de suivre dans une ambiance survoltée, un match au dénouement incertain, grand bien leur fasse, plait à certaines personnes et je les comprends parfaitement.

De plus en plus de personnes sont donc prêtes à payer cher parce qu’elles aiment la dramaturgie d’une rencontre indécise, la beauté d’un passement de jambe, les frissons d’un “You’ll never walk alone”. La demande est donc forte.

De l’autre côté, peu de personnes savent transcender les foules grâce à de belles frappes en lucarne, des têtes égalisatrices ou des arrêts salvateurs. L’offre est faible.

Nous l’avons vu plus haut, comme pour n’importe quel métier quand l’offre est faible et la demande très forte, il est normal que les prix s’ajustent à la hausse. Le prix demandé par les footballeurs est donc élevé.

Si certains critiquent les salaires des footballers, ils critiquent donc tous ces gens, de plus en plus nombreux qui se passionnent pour le football et qui créent une demande toujours plus forte. Demander aux clubs de limiter les salaires des footballeurs reviendrait à ne pas reconnaître pleinement l’utilité qu’ils procurent à toutes ces personnes.

Comme nous l’avons vu cette utilité est très élevée puisque les chaînes TV sont prêtes à payer des fortunes pour retransmettre les matchs. Et le marché du football n’est pas prêt de ralentir sa folle expansion, il devrait atteindre 22 milliards d’euros cette année et 25 milliards l’année prochaine, soit une croissance moyenne de 4,7%/an depuis 2013.

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